lundi 9 juillet 2012

Les Chevaliers du Zodiaque, Le Film (2)

Screenplay #1

1. L’argument

    Avant de rédiger le scénario, il faut s’assurer que le projet est viable, autrement dit que le spectateur américain moyen a déjà vu le film, sinon il flippe à mort et il a l’impression de regarder du Woody Allen, et ça, ça l’envoie aux urgences psychiatriques. Or les créatures mythologiques ont assez curieusement la cote auprès des majors, le kitsch assez prodigieux de ce type de projet ne paraissant effleurer personne – quand il nous frappe nous avec un gros parpaing. Ainsi, un ado se découvrant des pouvoirs et même une ascendance dans le panthéon grec, utile pour lutter contre les méchants, compose une trame narrative idiote qui a déjà convaincu une équipe entière de tournage ; qu’on se souvienne de l’autrement mythique Percy Jackson, adapté des romans de Rick Riordan par le réalisateur de Harry Potter 1 et 2 (non, ce n’est pas une référence), pour la Fox. Cette hypo- ou supoproduction (laissons l’appellation « superproduction » aux productions super) a permis d’engranger 226 millions de dollars de recette.



     De même, des machins scandinaves en armure se disputant les faveurs paternelles est l’argument shakespearien (selon son réalisateur : Kenneth Branagh) de Thor, franchise de la Paramount, qui a rapporté 449 millions de dollars. Ceci montre que le ridicule, loin de tuer, rapporte de la maille !

     Alors qu’un Thor 2 est en production (ce qu’on appelle un double tort) une simple équation impose Les Chevaliers du Zodiaque sur grand écran : de la mythologie à effets spéciaux + les acteurs de la génération Twilight + d’immenses talents de scénariste et de casteur = franchise en tétrapack pour 4x plus de bonheur.

2. Découpage de la tétralogie : épisode 1 – "Les Chevaliers de Bronze"



     Le film#1 reprendrait la formule classique éprouvée par Harry Potter 1 des héros extraits du cadre spectatorial de la normalité pour finalement basculer dans le n’importe quoi (vous êtes enlevés par un géant qui sent mauvais et qui vous habille en robe). Le film commence avec le Chevalier du Sagittaire remettant le bébé Saori-Athéna et son armure d’or à M. Kido, afin qu’ils les sauvent tous les deux du Grand Pope. Cette scène d’ouverture a deux avantages : 1) Elle pose d’entrée le Grand Pope comme le méchant 2) Elle pose d’entrée l’armure d’or (on ignore qu’il y en a davantage) et la petite Saori comme des objets de convoitise.

     Générique cosmique. Les fans bavent dans la salle, et la génération Twilight, que nous appellerons ici en bon simply-marketing le « public cible », se passe le pop-corn en essayant de savoir si le voisin a compris ce qui se passait et où sont Bella et Jacob. Notons que l’intérêt de cette production réside dans son argument viril du combat pour la gloire, propre à attirer, grâce à un effet palimpsestueux de casting, la frange plus masculine du public de Twilight. Puisqu’il s’agit de l’adaptation d’un manga pour garçons, un « shônen », exit les sagas familiales où l’on rencontre l’amour de sa vie à 11 ans et où l’on pouponne dans l’épisode 4.

     Passée la scène d’intro, on arrive dix-huit ans plus tard, et nos héros se préparent au tournoi qui verra l’attribution des armures de Chevaliers de bronze. Pendant les combats, on a des flash-back inadmissibles avec filtre de couleur attributive (argenté pour Pégase, bleu pour le Cygne, vert pour le Dragon, et rose, bien sûr, pour Kristen Andromède Stewart) afin de bien comprendre qui ils sont et quel univers traumatoceptif est le leur : Shiryu et sa cascade, Hyoga et sa maman, Pégase et sa Marine, Shun et son frère qui s’est sacrifié pour lui en allant sur l’Île de la Mort – filtre orange. Et alors qu’ils viennent de gagner leur armure respective (une box en métal qui fait sac à dos), pof, d’infâmes malandrins volent l’armure d’or qui trône dans le Colisée.


     Ni une ni deux, armures de pouvoir, hop, les quatre héros se mettent à la poursuite des voleurs. C’est la séquence des Chevaliers noirs. On vous la fait rapide : notre cible va hurler de terreur et d’indignation parce que Shun va prendre une branlée, que Seiyar va choper la peste noire et que Ikki est un gros enfoiré. Comme il faut fondre pas mal d’épisodes en un, par esprit de synthèse on dira qu’ici Ikki est blessé à mort par Seiyar, et qu’il meurt dans les bras de son frère en se repentant de sa méchanceté apprise sur l’Île de la Mort. Naturellement, la dénonciation en sous-texte de la culture des enfants-soldats, juxtaposée sur un pastiche ironique de l’Île aux enfants, sera présente dans tous les esprits.
     Puis tout va bien, on rentre à la maison avec l’armure d’or. Mais les Chevaliers d’argent envoyés par le Grand Pope viennent pour réclamer l’armure d’or avec des mines patibulaires : nos adolescents attardés se battent contre deux adversaires redoutables, Shaina-Lady Gaga et Algol de Persée (Grant Gustin, vu en méchant machiavélique dans Glee, a signé le contrat hier).

He is a smooth criminal.

     [Nous avons beaucoup discuté du découpage des épisodes de la tétralogie, et il apparaissait qu’on ne pouvait pas balancer le Sanctuaire et les Douze Maisons comme ça, au débotté, dans le premier film. Ce dernier se doit d’introduire vraiment les enjeux métaphysiques, cosmogoniques et politiques de la bataille du Sanctuaire – et les yeux crevés de Shiryu, qui marqueront à vie la cible comme elle nous a marquée. Les yeux crevés de Shiryu, c’est comme la mort de Jim Morrison pour la génération qui a précédé, comme la mort de Dumbledore pour celle qui a suivi. C’est à la fois, tragique, incompréhensible et très pur (comme la bonne héroïne).]

Quel montage. Quel homme.

     Donc Seiyar se bat contre Shaina, Shun est transformé en pierre (par chance Kristen Stewart a l’expression faciale d’un caillou), on ne sait plus où est Hyoga, et quand Seiyar succombe à son tour au regard de Méduse, Shiryu se retrouve seul pour sauver ses amis. Il les sauve aveugle, naturellement.
     Saori dit que le Grand Pope est en pleine dégénérescence ; on se la coule douce avec du sirop de grenadine, Shiryu va voir Shunrei et son maître Yoda de façon à intercaler un charmant intermède bucolique. Mais cette fois-ci c’est le Chevalier d’or du Lion (Sam Worthington vient de confirmer sa participation) qui s’amène pour réclamer l’armure. Il faut voir que tout le film est construit sur cette progression qui dévoile peu à peu l’organisation du cosmos Chevalier : les Chevaliers de bronze, les Chevaliers d’argent, le Chevalier d’or – en fait les Chevaliers d’or.


Les filles ont toujours été fans du chevalier du Lion.
Avec Sammy, elles seront servies.

     Bref, Sammy envoie devant lui des Chevaliers d’argent, dont l’un qui fait beaucoup de flammes. Tout le monde prend cher (sauf Shiryu, qui est rentré voir Shunrei et Yoda), Ikki renaît de ses cendres à cause du brasier allumé par le Chevalier d’argent, et vient sauver la mise en s’alliant avec Shun (la génération Twilight twitte « Tro génial CDZ ça fé tro dé frisson #éfékisscool »). Les Chevaliers d’argent sont morts et sur ces entrefaites arrive le Chevalier du Lion. C’est Saori qui l’amadoue en faisant jouer ses cheveux et en lui expliquant que son grand frère l’a sauvée, elle, Athéna – prosterne-toi, noble mortel – alors que le Grand Pope voulait la tuer, et que, donc, c’est le Grand Pope qui a maravé la tête de son grand frère – Le Chevalier du Sagittaire ! (C’est la première fois que Jennifer Lawrence aura une telle révélation à faire sur un écran de cinéma ; parce que « je vais gagner les Hunger Games », personne n’y croit.) Ici le film doit sentir la fin, avec nos héros blessés, Ikki revenu comme le phénix et soutenant son frère, Shiryu courant les retrouver, de la musique épique, un gros incendie dans la forêt, Sam Worthington qui pleure, Saori qui fait bouger ses cheveux, et la génération Twilight qui comprend que son signe du zodiaque est représenté par une armure d’or, et qui perçoit enfin tout le génie de cette histoire.
    Clac, Grand Pope. Le Chevalier du Lion n’est pas content et vient se plaindre. Mais le Grand Pope lui démonte la tête, s’insinue dans son cerveau et le rend… méchant.
     Fin du film.

Prochain épisode : Le film #2



mercredi 4 juillet 2012

Les Chevaliers du Zodiaque, Le Film (1)



     Les inadmissibles sont aussi la tribune des fantasmes et projets les plus fous. Or, à mesure que l’industrie cinématographique progresse dans les effets spéciaux mais peine à trouver des scenarii originaux, il n’est que temps d’aborder sérieusement la question de l’adaptation américaine du manga Les Chevaliers du Zodiaque.
     Or après le succès public suscité par la sortie en ligne des épisodes de la série animée en abrégé par notre collègue StateAlchemist, voilà qu’un clip bien inspiré d’OrelSan, pour le titre Ils sont cool, achève de remettre la franchise culte des années 80 sur le devant de la scène. Mettant donc fin à plus de 20 ans de frustration des fans à travers le globe, nous avons décidé de prendre le chevalier du taureau par les cornes et de réaliser nous-mêmes l’adaptation !


Le casting






     L. et B. étaient au bord de la piscine. Il faisait 45°C. Ils avaient chaud, mais à cause de toute la coke qu’ils venaient de se sniffer. Ils déliraient sur l’Apocalypse, Saint Jean, Platon et Plotin. Puis ils discutèrent du dernier film avec Kristen Stewart et se dirent que cette fille ressortissait de l’air con primé. On devrait la faire tourner, dit B. Dans un truc, tu vois.
      C’est ainsi que l’épopée des Chevaliers du Zodiaque, Le Film commença.
     L. et B. discutèrent toute une journée sur le bord de la piscine des hauteurs de Mullholland Drive et prirent des couleurs écarlates qui les firent triper une semaine entière.
B. : L’argent n’est pas un problème. J’ai mes entrées à la 20th Century Fox.
L. : On pourrait prendre Easton Ellis comme producteur.
     Ils topèrent là. L’argent ne serait jamais un problème, ils avaient la meilleure touch scénaristique du West Hollywood et ils étaient les rois du monde.
B. : Stewart, on en fait quoi ?
L. : Saori c’est pas possible. Tu sais, le film va manquer de personnel féminin et comme il y a cette androgynéité des chevaliers…
B. : Non, tu veux dire ?
L. : Oui, je veux dire.
     Donc Kristen Stewart jouerait Shun, le chevalier d’Andromède à l’armure rose ; le rôle était pour elle, rien à faire. B. et L. se dirent sans doute que, sur le coup, les fans crieraient à la trahison. Mais ensuite ils s’y feraient.
L. : Le génie trahit souvent, mais ne trompe jamais.
B. : Ouais. On va faire une tétralogie, et quand on se rendra compte à l’épisode 4 que Stewart est Hadès, ce sera trop génial.
L. : Il faut juste qu’entre l’épisode 1 et l’épisode 4 Stewart apprenne à jouer l’être le plus puissant de l’univers.
B. : J’avoue, c’est pas gagné.
     Mais ils étaient chargés à mort, rien n’allait les arrêter et tous les défis leur paraissaient possibles. Le casting pouvait commencer – du cinq étoiles, du sur-mesure, le gratin du gratin.
     Soyez prêts.

Les chevaliers de bronze

     1. Seiya
« – Mon Dieu, Seiyar, fais attention.
– Mais enfin, Shun, tu sais que je suis le meilleur che… Aïe.
– Ton orgueil te perdra, Seiyar.
– Ta gueule, Shiryu, regarde devant toi. »




          Taylor Lautner

   Pour jouer le chevalier Pégase, il fallait un acteur connu de la génération Twilight, capable d’apprendre à tous ces adolescents en culotte courte la valeur inestimable des Chevaliers du Zodiaque ; un acteur tête-à-claques comme Seiyar, brun et lisse comme lui. Donc Taylor n°3, le Lautner.

     2. Shiryu
« – Et oui, chevalier Gorgone, pour te vaincre, j’ai dû me crever les yeux.
– Mais enfin, tu es vraiment con – tu aurais pu simplement me tourner le dos.
– Tu es un gros cochon, Gorgone, et tu vas mourir ! »


     Lee Byung-hun
   Cet acteur sud-coréen présente à la perfection la beauté fine, exigeante, et le corps remarquable de Shiryu. Bien sûr, il faudra bien bosser l'anglais pour la promo du film, mais pareils abdos démontrent une certaine capacité à fournir des efforts soutenus.

     3. Hyoga
« – Voici, Maman, cette rose que je t’apporte sous l’eau entre mes dents.
– Hyoga, si tu parles sous l’eau, tu vas mourir.
– Maman ? C’est toi ?
– Mais non, gros con. C’est le Verseau. Continue, tu es à deux doigts du zéro absolu de l'intelligence humaine ! »


     Cam Gigandet
     Ce vrai blond aux yeux bleus a su tourner avec Amanda Bynes ; c’est donc un acteur talentueux, qui incarnera à merveille le maître du froid. Et puis il a aussi joué dans Twilight, alors bon.

     4. Shun
« – Oh, je suis désolé(e), je t’ai fait mal ?
– Heureusement, chevalier Andromède, puisque nous sommes adversaires ! Mais tu m’as à peine égratigné parce que tes attaques sont nulles.
– Ça va, alors. J’espère que… Aïïïe ! »



     Kristen Stewart
     Shun, tout le monde le dit, c’est une fille. Pour jouer dans une armure rose le chevalier Andromède, il fallait au moins Kristen Stewart, qui a par ailleurs déjà tourné en armure et attirera les feulements des fans de Twilight. Stewart est un peu trop virile pour le rôle sur cette photo, mais elle fera moins la maline avec les cheveux décolorés.

     5. Ikki
« – Tu vas mourir, chevalier Andromède !
– Ah, non, pas encore, je…
– Lâche-le, chevalier, ou je te carbonise la face. Mon petit frère est tout ce qui me reste et je reviens d’entre les morts pour le protéger !
– Oh non, le chevalier Phénix ! Les flammes de l’Enfer s’abattent sur moi ! »



     Mark Salling
     Pour incarner Ikki, il fallait quelqu'un avec de la présence, une voix grave et un air de bad boy. Mark Salling et son blouson en cuir feront parfaitement l'affaire.  


Les femmes


     1. Saori
« – Mets-toi à quatre pattes, Shun. Tu seras le cheval et…
– Mais Saori, nous n’avons plus dix ans. Tu es maintenant l'incarnation de la déesse Athéna.
– Shun, ça suffit, je suis capricieuse et insupportable. Tu me dois obéissance, vermisseau. »


     Jennifer Lawrence
     Nouvelle égérie des jeunes, Jennifer Lawrence a la beauté et la fraîcheur nécessaires pour incarner la muse des Chevaliers. Comme elle peut avoir tendance à agacer, elle sera parfaite dans le rôle, et s’accordera à merveille avec Taylor Lautner.

    2. Shaina
« – On ne frappe pas les femmes, mais je suis un goujat et tu veux me tuer.
– Seiyar, tu as osé m’ôter mon masque ? Maintenant tu dois m’épouser, ou mourir !
– Mourir me semble la seule option possible, Shaina. »


     Lady Gaga
     Le coup de génie de ce casting. Lady Gaga aime les déguisements improbables, et lequel surpasse celui de la tigresse Shaina ? Bien sûr, elle devra porter un masque pendant tout le tournage, mais enfin, qui s’en plaindra ?

     3. Marine
« – Frappe encore dix fois dans ce rocher, Seiyar, afin que tes poings soient plus durs que lui.
– Es-tu ma soeur, Marine, ou juste une facilité de scénario?
– Tais-toi, petit frère, et ne regarde pas les cochoncetés que je fais avec le chevalier du Lion.»




     Jessica Alba
     Encore une femme à masque ; heureusement, Jessica Alba a aussi un corps à tomber par terre.

     4. Shunrei
« – Oh, Shiryu, où sont tes yeux ?
– Je n’ai pas besoin de mes yeux pour savoir que tu n’as pas encore préparé le repas ni fait la lessive. Au travail, femme ! »


      Zhang Ziyi
     Zhang Ziyi est la seule actrice à pouvoir revaloriser ce personnage de femme au foyer insipide. On lui donnera plein de scènes de combats et elle bottera le cul des Chevaliers avec ses arts martiaux.

Les chevaliers d’or

     1. Le Grand Pope
« – Enlève ton masque, que je te nique la tête !
– Quel masque, Seiyar ? Puisque je suis plusieurs dans ma tête.
– Raaaaah non, je meurs, encore une attaque psychomentaliste ! »


     Jérémy Irons
     On ne verra jamais son visage, mais sa voix et son cabotinage splendide suffiront à glacer le sang.

     2. Aldebaran du Taureau
« – Si tu veux me battre, tu dois découvrir ton sixième sens !
– Qui n’est pas le sens esthétique, si je puis me permettre, vu la laideur de tes sourcils.
– Chut, Shun, on ne parle pas comme ça à un chevalier d’or ! »


     Idris Elba
     Idris Elba a la carrure nécessaire pour le personnage, et a déjà porté une armure d’or dans une super-production, avec – il faut le dire – un très beau port de cornes. Cette fois-ci, il n’aura pas les yeux rouges ni une casquette à l’envers ; car ce film, une fois n’est pas coutume, respectera les acteurs.

     3. Aphrodite des Poissons
« – Oh, quelles belles roses ? Vous les cultivez vous-mêmes ?
– Oui.
– Comment faites-vous, Monsieur-Dame ?
– Avec ton sang, ducon ! »

     Charlize Theron
     L’impitoyable Aphrodite des Poissons est le plus beau chevalier du monde. Charlize Theron lui prêtera sa froideur, sa taille et sa beauté ; et puis elle pourra enfin maraver la gueule de Kristen Shun Stewart, parce que la baston laissait à désirer dans Blanche-Neige et le Chasseur.

Prochain épisode: Le screenplay.







lundi 25 juin 2012

La nescience de la tragédie



     On croit toujours plus profond l’abîme de bêtise qui ravage la variété française, mais ne serait-ce pas un piège qui serait tendu au public pour dissimuler son caractère éminemment poétique ? Nietzsche, grand – et surtout seul – amateur de Bizet au XIXe siècle, l’avait déjà compris : les poètes sont des mers sans profondeur,  « ils troublent tous leur eau pour la faire paraître profonde* ». Mais ce que la chanson française affiche en droit et place de son insondable ineptie, c’est l’aspect le plus précieux de la civilisation grecque ancienne, ce qui leur a été aux yeux du philosophe allemand le plus difficile de conquérir : être « superficiels par profondeur** ».

     Ainsi quand nos estimés collègues de slate.fr se plaignent de retrouver à toutes les sauces des succédanées de pensée nietzschéenne dans les paroles de chanson, on est sans doute en droit de déplorer un effet de généralisation abusive, car la chanteuse Jenifer nous paraît être une brillante exception à cette resucée nihiliste, et sa brune tête – pensante – dépasse largement de la mêlée.
     Après s’être fait connaître du grand public en prime-time pour des amours déjà philosophiques (faut-il rappeler que son amoureux Jean-Pascal de la Star Ac 1, est une contraction manifeste de Jean Chrysostome et de Blaise Pascal ?), c’est à nouveau ce thème que développe sur le mode tragique sa célèbre chanson Au Soleil.
     En effet, à y regarder de plus près, les paroles de la chanson sont une évocation limpide de l’amour déçu que Nietzsche a nourri pour la brillante Lou Andréa Salomé. Commentaire:

« Ce qui ne me tue pas
Me rend fort[e] (Jen s’identifie à Nietzsche)
On pourrait en venir aux mains
Je suis à celui qui me transporte »

     La célèbre maxime de Nietzsche en ouverture, illustrant le courage nécessaire « à l’école de la guerre de la vie*** », est ici habilement détournée pour illustrer le deuil amoureux qu’a dû traverser le philosophe après sa maladroite tentative d’épousailles auprès de la danseuse. Trop timide pour faire sa demande comme il assénait sa philosophie (: à coups de marteau), Nietzsche a confié à un proche des deux partis, Paul Rée, la mission de la lui adresser pour lui. Mais Paul était si proche justement qu’il était lui-même amoureux de Lou et a donc fait capoter l’affaire, ce en quoi bien sûr les deux hommes auraient pu « en venir aux mains », si ce n’était leur ethos philosophique commun et la condition physique assez piteuse de Nietzsche. Le deuxième couplet confirme le même accent atrabilaire :

« Malgré tout l’amour que je te porte
Toi tu n’y entends vraiment rien
Notre histoire que le diable l’emporte
Avec toi j’irais bien
Même sans toi j’irais bien… »

     « …Au Soleil » fait évidemment référence aux séjours estivaux fréquents qui furent ceux du penseur célibataire entre 1883 et 1888 à Sils-Maria, dans les Alpes suisses, à la fois pour se remettre de cette déception amoureuse et s’occuper de sa santé défectueuse, à laquelle le soleil d’altitude profitait.
     Bien sûr, toutes les chansons d’inspiration ouvertement nietzschéenne n’ont pas la délicate sensibilité de celle de Jenifer ; pour s’en convaincre, il suffit de se rappeler le titre misérable « Dieu est mort », mollement entonné par Erwan Menthéour et faisant référence au § 343 du Gai Savoir mais sans doute SANS le savoir.


* Ainsi parlait Zarathoustra, II, Des Poètes.
** Le Gai savoir, préface.
*** Le Crépuscule des idoles, Maximes et pointes, §8.

vendredi 22 juin 2012

Tuez-les tous !


Les inadmissibles de la fiction

     Tous supports confondus, parité respectée
  
10. Madame Président (as herself), Golden Boy, Tatsuya Egawa (1992-1997). Elle est blonde, elle a des gros seins et elle ne sert à rien – sauf à exciter les adolescents en chaleur lecteurs de shônen mangas.

 (Notons comment dans les mangas, pour
représenter le sentiment amoureux d'un 
personnage féminin, on le fait loucher.)

9. Jar Jar Binks (as himself), Star Wars : Episodes I, II, III (1999-2005). Ce personnage est l’un des plus honnis de la planète science-fiction. Selon l’avis des experts comme des amateurs, il a pourri l’intégralité des trois épisodes préquelisants de Star Wars, entraînant des déchaînements houleux d’insultes vomies sur George Lucas. Un livre de David Kimmel s’intitule même Jar Jar Binks Must Die… And Other Observations About Science Fiction Movies (2011, Fantastic Books). Jar Jar Binks, c’est la caution Walt Disney ; un Bisounours à la tête de l’ONU, du sirop de grenadine sur une pizza kebab. Il doit mourir.

(Méfiez-vous, l'extraterrestre dont il est question ne se
situe qu'au second plan et n'est pas habillé de tricot.)

8. Donna Martin (Tori Spelling), Beverly Hills (1990-2000). Vous avez vu sa gueule, franchement ? Vous avez vu le résumé de sa vie dans la série ? Vous avez vu la série ? Vous avez vu sa carrière ? Vous avez vu le nom de l’actrice ? Bon.

(Même le chat a honte et s'est mangé la tête.)

7. Frédéric Moreau (as himself), L’Éducation sentimentale, Gustave Flaubert (1869). Ce mec passe vingt ans à fantasmer sur la même femme mûre qu’il n’arrive même pas à choper, et il n’est pas fichu d’aller aux putes entretemps. Il ne lui arrive rien et il a les cheveux gras.

(Rââââh zut, il s'agit d'Isabelle Huppert jouant Madame
Bovary. Sur une page des inadmissibles. C'est vraiment 
trop bête.)

6. Brittany S. Pierce (Heather Morris), Glee (2009- ?). Elle est imbattable au quiz sur les maladies de chat, revendique elle-même un cerveau de la taille d’un petit pois, ne sait pas fermer une porte à clé, veut travailler dans une usine de poulets et interviewe son chat. C’est l’être le plus stupide de toute la création. Elle aurait pu tourner à la place de Jar Jar Binks.

(...)

5. Guile (as himself), Street Fighter II, Capcom (1991). Ce personnage de GI n’avait guère de partisans quand il s’agissait de choisir son combattant sur le jeu d’arcade. Sa coiffure en brosse est ridicule (il se recoiffe d’ailleurs après chaque victoire) et ses coups ont une portée limitée. Les Japonais, qui ont conçu le jeu, ont ridiculisé Guile en caricaturant à l’extrême le personnage de militaire à chewing-gum, et les Américains en retour ont refusé d’engager l’un des leurs pour l'incarner, le laissant à Jean-Claude Van Damme qui se l'approprie avec brillantine en 1994 (notons que pour protester contre l’anti-américanisme nippon les mêmes Américains avaient engagé un Tahitien pour jouer Honda, le noble sumo japonais, sans tenir compte de la ressemblance entre Ryu le Jap et Ken le Ricain). Bien, sûr, on parle d’un film où Kylie Minogue jouait une combattante de l’extrême, alors bon, la polémique finalement est limitée.

(La ressemblance est frappante à s'en taper le crâne sur un sol de planches.)

4. Manon Lescaut (as herself), Histoire du Chevalier Des Grieux et de Manon Lescaut, l’abbé Prévost (1731). On ne sait jamais si Manon aime ou non le chevalier Des Grieux. Elle pourrait accepter d’aller vivre tranquille avec lui, mais non, il faut toujours qu’elle vole et qu’elle couche, et quand elle est dans la merde, hop, elle revient vers son amant. La prison, la déportation, le harcèlement sexuel et la marche dans le désert auront raison de cette inadmissible coquine.

(Notons le katana brisé en bas à gauche de l'image.) 

3. Alf (as himself), ALF (1986-1990). Alf est une marionnette en moquette ; et même pas une jolie moquette, non, un truc bouse de mammouth. Alf a une idée fixe, qui consiste à manger des chatons, et il vient d’une autre planète, ce qui en soi est inadmissible (voir Jar Jar Binks et Angelina Jolie).

(Ce chaton cherche désespérément le ketchup.)

2. Ariane Deume (as herself), Belle du Seigneur, Albert Cohen (1968). Ariane est une insupportable écervelée. Elle n’est capable d’aucun humour ni d’aucune ironie, parle beaucoup trop longuement avec elle-même, se prélasse et lasse son amant (il faut dire qu’elle lui demande toujours de lui lécher les tétons et de jouir ensemble), pourtant tout aussi désagréable dans son obsession de pérorer sur l’Amour Absolu Cosmologique et Mythique. Heureusement le box-office va nous remettre un peu d’ordre dans tout cet absolu : le film Belle du Seigneur, avec Jonathan Rhys Meyers et Natalia Vodianova, devrait sortir cette année.

(Aimer, ce n'est pas se regarder l'un l'autre, c'est regarder
ensemble dans la même direction sur un cheval noir avec
des culottes de cheval immaculées sur une plage assortie.)

1. Servietsky (as itself, Towelie en VO), South Park (1997- ?). Le n° 1 est inégalable : Servietsky est en effet une serviette, mais un personnage quand même. Il a été créé par l’armée américaine, pour ce qu’on en sait, et passe ses journées à se défoncer en fumant de la drogue. Au reproche formulé par Cartman, « Tu es le pire personnage de tous les temps », Servietsky répond avec lucidité : « Je sais ».

(C'est ce qui s'appelle se mettre carpette.)

[0. – Bonus ! – La Chartreuse de Parme (as itself) – cette actrice dont j’ai perdu le nom, qu’un réalisateur transi suppliait de jouer dans une adaptation de ce roman de Stendhal, aurait en effet répondu : « D’accord, mais seulement si je joue la Chartreuse ! »]

(C'était peut-être bien Maria Casarès. Elle a accepté de jouer 
Gina mais est restée très jalouse de la pendule de Foucault.)